La féminité, qu'est-ce que c'est ?

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Un des objectifs manifestes des travestis est de paraître féminines. D’ailleurs, c’est un compliment courant, dans le milieu. Vêtu de votre plus jolie robe Zara, il n’est pas rare que l’on vous murmure « très féminine » ou « très femme, » un commentaire qui peut donner le smile pour le restant de la semaine ! Seulement, voilà, quand on se penche un tout petit peu sur la question, on est amenés à se demander : c’est quoi, la féminité ? Très vaste question puisqu’elle me semble être à la fois difficilement définissable et très subjective. Je vous invite tout de même à lire mes réflexions sur le sujet mais aussi à me donner votre vision de la féminité !

 

Charme, douceur et délicatesse

Avant tout chose, jetons un œil au Robert Micro, édition poche de 1998. On ne change pas une équipe qui gagne, n’est-ce pas. Selon le Robert, la féminité se définit ainsi :

Féminité : Ensemble des caractères (charme, douceur, délicatesse…) correspondant à une image sociale de la femme que l’on oppose à une image sociale de l’homme (contraire : virilité).

Il me semble que c’est une définition assez juste, en tout cas bien plus que celle de Reverso qui a décidément un tact légendaire pour les questions fâcheuses.

Sexe ou genre ?

Être sage-femme fait-il de vous une femme ? Débat !
Est-ce qu’être sage-femme rend féminine ? Débat !

Ce que je retiens, quand on parle de féminité, c’est qu’il n’est question que de traits, de caractères propres au genre et non au sexe ! Certaines définitions, comme celle de Wikipédia, annoncent que ces traits sont « biologiquement liés au sexe et fortement influencés, voire conditionnés par l’environnement socioculturel. » Pourtant, cela me semble indéniablement faux, puisque être une femme, au sens biologique du terme, ne veut pas dire que vos traits de caractères seront « féminins. » Si toutes les femmes étaient charmeuses, douces et délicates, ça se saurait. L’inverse est aussi vrai et nous autres travestis en sommes l’exemple même ! Quoi qu’encore, les personnes transidentaires sont à la frontière des genres et cela brouille peut-être les cartes, mais n’y a-t-il pas des tas et des tas d’hommes qui cultivent leurs charmes (soin du corps, tenues vestimentaires…), qui ont des activités qu’on considère souvent féminines (des tas de grands couturiers sont… des messieurs) ou encore des goûts « féminins » ?

Je pense qu’à la base de ce débat, il est bon de faire la différence entre deux concepts : être une femme et être féminin(e).

Prends soin de toi

Du coup, quand on parle de féminité, en ce qui concerne les travestis tout du moins, c’est en grande partie une question d’apparence. Elle va se manifester par des choses aussi superficielles qu’un vêtement féminin, comme une jupe, une manière de coiffer ses cheveux ou encore l’épilation de ses gambettes. J’attire votre attention sur cette dite-épilation puisque c’est une notion extrêmement chargée de féminité ! Tiens, tapez « épilation » sur Google Images. Les résultats parlent d’eux-mêmes : sur les quarante premiers résultats, on n’a que trois pauvres .jpg où il est question d’épilation masculine… Pour le reste, que des petites minettes, des fleurs, de la cire rose et de la douceur.

En même temps, de jolies et douces jambes restent plus vendeuses qu'une bande de cire pleine de poils...
En même temps, de jolies et douces jambes restent plus vendeuses qu’une bande de cire pleine de poils…

Pourtant, ça n’a rien de doux, l’épilation. C’est même le summum de l’atrocité que de se faire arracher le poil, sans mentir. Mais comme beaucoup de femmes s’épilent le mollet, socialement, on considère cela comme féminin plutôt que viril. Et c’est là, tout le vice de la société : puisque de nombreuses femmes s’épilent (et franchement, pas toutes !), c’est quelque chose que l’on catégorise sous le label « féminin. » Mais un homme qui s’épile, et ils sont nombreux, est-il forcément travesti ou cycliste… Ou tout simplement, féminin (voire les trois à la fois) ? Par extension, un homme qui a des cheveux longs (et sans mauvais jeu de mots, je vous rassure), est-il plus féminin avec une tresse ? Quid du maquillage ? L’histoire du maquillage nous renvoie aux affrontements tribaux, alors plus viril tu crèves…

Come get some!

Nos sociétés en sont venues à distinguer très franchement ce qui est féminin et ce qui est viril, comme si l’un des concepts était fatalement incompatible mais surtout opposé à l’autre. Ce qu’on considère souvent comme féminin est très souvent lié à un monde de coquetterie, de beauté, de soin. C’est très subjectif, je le reconnais. Et la virilité, qu’est-ce que ça veut dire ? C’est être caraque, c’est aimer les fringues trouées, être une brute sans nom et ne pas se couper les ongles de pieds ? Franchement, c’est tellement caricatural que je me demande si ces mots ont vraiment un sens. Le dictionnaire doit être truffé de termes dans le genre. On met des catégories aux choses, aux gens mais parfois, les limites sont beaucoup trop grossières, à mon avis…

Peut-être qu’à trop vouloir disserter sur les genres biologiques et l’identité sexuelle, on s’est un peu perdus en chemin. Il y a trois ans, j’aurais dit qu’être féminine, c’est un beau vernis à ongles, une belle crinière et un beau sac à main, mais tout cela est superficiel et en tant qu’homme, je peux l’avoir aussi sans être une « femme… » Du coup, ça fait vraiment réfléchir. Quand on essaye d’être féminine, comme on le dit, n’essaye-t-on pas, tout bêtement, d’être « beau » ou « belle » ?

L’échelle de féminité

Emilie la Nuit - Se démaquiller
Devient-on plus ou moins féminine avec le maquillage… Ou tout bêtement plus ou moins maquillé ?

Plus qu’une image sociale de la femme, la féminité peut même être perçue comme une image subjective et personnelle de la femme, voire même fantasmée. Cela se remarque beaucoup chez les travestis où le degré exigible de féminité, pour avoir droit au sacro-saint intitulé « femme, » dépend des uns, des unes et des autres. Ainsi, pour certaines, la féminité va se manifester par des petites fleurs dans les cheveux, des petits nœuds sur les ballerines ou que sais-je encore. Pour d’autres, c’est beaucoup plus érotique et la féminité rime avec lingerie, volupté et séduction. Honnêtement, tout le monde a sa vision de la féminité, ce qui la rend totalement impossible à définir !

J’ai une anecdote assez criante à ce sujet. Un soir, une cliente est venue retirer sa commande au restaurant et au moment d’ouvrir son porte-monnaie, un nœud à cheveux en est tombé. Elle m’a dit : « oups ! C’est un truc de fille, ça. » Je vous laisse deviner, vous avez trois essais, ce que j’avais précisément dans ma poche et que j’ai systématique sur moi, que ce soit dans le porte-monnaie, dans le sac, dans les poches ou dans les cheveux. Bingo, un nœud à cheveux. Je ne suis pourtant pas une femme, et j’aurais bien aimé lui répondre que non, ce n’est pas un truc de fille, c’est un truc de gens qui ont des cheveux longs. Et ouais. Mais j’ai simplement souri et souhaité une excellente dégustation à cette gentille cliente qui ne se casse sans doute pas autant la tête sur la question de la féminité…

Inégalité des genres

Ce qui me chagrine, dans toute cette histoire, c’est que les attributs féminins ou masculins ne dépendent que de la représentation sociale des sexes. Si dans notre société S, un homme ne porte pas, juste ciel, de jupe et de frisettes, dans une société S-1, ça ne pose absolument pas de problème, au contraire ! La France a même été dirigée par un roi en collants et à la coiffure parfaitement volumineuse.

L’inégalité des sexes est en grande partie responsable de cette catégorisation des comportements, des activités ou des goûts. Le culte de la virilité n’a pas de limite et tout ce qui n’est pas viril est, forcément, féminin ! Et pourtant, je connais des femmes qui aiment le tuning (si, si !) et des hommes qui ont des ongles de Barbie… Il se reconnaîtra. Mais je m’interroge : Duke Nukem, avec sa voix de cador et sa musculature des plus développés, ne resterait-il pas un homme, un mâle, avec un juste-au-corps rose plutôt que rouge sang ? En ce qui me concerne, je pense que ça lui irait plutôt bien, en tout cas.

16 commentaires

  1. Excellent article qui amène à réflexion et cela bien plus loin qu’une simple définition. Car c’est une question toute bête, mais finalement pas évidente, voir impossible à répondre si on met toute notion biologique de coté.
    Au delà du genre, c’est le besoin humain de vouloir tout catégoriser : le football c’est masculin (approuvé par Bernard Lacombe 😉 ), la gym c’est féminin, le bricolage c’est masculin, la cuisine c’est féminin, la jupe c’est féminin, le pantalon masculin, etc… Bref, on est proche de la caricature, voir du sexisme.
    Mais j’ai l’impression que tout cela change peu à peu, dans les personnes de ma génération, il y a finalement peu de macho, les couleurs dans la mode sont devenu unisexe, un mec totalement épilé passe bien, une fille qui marche comme un routier ne choque plus personne, etc … et c’est tant mieux.
    A cause des problèmes de subjectivité et de mon souhait profond de mélanger les genres, je rejette de plus en plus le terme de féminité, bien souvent galvaudé chez les travestis.

    • Je pense aussi que notre génération brouille les cartes, avec les jeunes qui aiment le style gothique et qui n’hésitent pas à se faire des mèches ou encore les filles qui font des sports de plus en plus « virils. » Mais le problème, c’est que si dans une société, la tolérance est de mise, rien ne veut dire que c’est éternellement acquis… 🙂

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