Nous avons tous été des anges. Mais si ! Rappelez-vous ! Souvenez-vous de ces mots tendres, parfois ambigus : « Sois gentil ! Fais ceci, s’il te plaît, mon ange ». Il nous plaisait de répondre justement parce c’était dit avec douceur, avec tendresse, et qu’il était bon d’être gentil pour maintenir l’état de grâce et la tendresse du jour. Et puis, un ange, ça n’a pas de sexe, tout le monde le sait. Et tout petit, on n’avait pas encore d’identité définie et on n’avait pas forcément envie d’en choisir une d’ailleurs. On avait un visage qui n’était ni celui d’un garçon, ni celui d’une fille. On avait un visage pur, comme on avait un cœur pur. Alors, c’était super d’être un ange. Eh si ! Alors, aujourd’hui, il faut vraiment parler du sexe des anges, un thème existentiellement majeur, tout le monde le sait !

Allez ! Au lieu de faire tout à l’arrache, prenons le temps de revenir en arrière. On n’est pas à cinq minutes près pour retrouver, un court instant, l’état de pureté quasi-originel.

Rassurez-vous, il n’y a rien de spécialement religieux dans cette démarche. Quoique ! Un ange, dans le principe c’est quand même un envoyé de Dieu, un intermédiaire qui délivre un message. Voilà la lourde tâche que nous a assignée Maman et que nous avons acceptée parce qu’on n’avait pas trop compris qu’il y avait un enjeu important inscrit dans ces mots de tendresse. Bon ! Tant pis ! Trop tard !

Allez ! On prend cinq minutes, maintenant ?

Saül de Haendel ● Premier Acte ● Oh Lord, Whose Mercies Numberless

Avez-vous écouté ? Même un bout, ça suffisait ! C’était juste pour mettre un peu l’ambiance et revenir plus facilement à l’état de grâce, pour pouvoir poursuivre cet article.

Entre nous, les anges nus, comme on les imagine maintenant, c’est une vision de l’esprit, de l’esprit sain, si vous voulez. Ce n’est une histoire baroque ! Au sens premier du terme ! Ils n’étaient pas des Putti avant Raphaël les chérubins, et même après, d’autres ne l’ont pas vu comme ça ! Il fait froid ici, sur la terre comme au ciel. Alors, il faut bien s’habiller !

Détail de la fresque de la Chapelle Sixtine
Détail de la fresque de la Chapelle Sixtine

Moi, je n’avais pas d’idées préconçues. Bleu, rose, ou pourquoi pas jaune, ou vert ? J’ai mis les vêtements de ma sœur. Je la trouvais jolie et gracieuse avec sa robe et ses sandales, avec ses barrettes et ses collants de laine. Alors, pourquoi je ne serais pas joli aussi, moi ! Bof…

Papa n’a pas voulu
Et Maman non plus
Mon idée leur a déplu
Tant pis n’en parlons plus
Les enfants obéissants
Font tout c’que disent les parents
Papa n’a pas voulu
Et maman non plus

Refrain d’une chanson de Jean Nohain de 1957 chantée par Mireille

Là, je n’étais plus du tout, à mon grand étonnement, un intermédiaire entre Dieu et les hommes, plus du tout un messager divin. Là, eux savaient, et je n’avais qu’à écouter, et à me tenir à carreau. Mon geste était contre nature ! J’ai ressenti un grand silence. Elle était où la nature là-dedans ? Durant quelques secondes, j’ai appris ce qu’était le désenchantement. Tant pis n’en parlons plus ! On sait, de toute façon, que le naturel revient au galop ! Et puis, si le rose m’était interdit, ils ne pouvaient pas toucher ma voix, celle cristalline de tous les enfants. Quoi que je chante, là, il n’y avait pas de censure. Pourtant, je chantais comme ma sœur, aussi aigu, avec une parfaite tessiture de soprano.

C’est plus tard que la nature est venue mettre son nez là-dedans. Ma sœur s’est gainée les jambes de bas fins, s’est chaussée d’escarpins à talons, s’est maquillée, pendant que moi, l’acné envahissait la peau de mon visage, et ma voix se mettait à chevroter. Ciel, pourquoi m’as-tu abandonné ? Là, j’ai connu la chute de l’ange. Tout a concordé pour que je devienne inéluctablement un démiurge.

Papa n’aurait peut-être pas voulu, et maman non plus. Je serai dorénavant un archange, têtue, irascible, mais  un archange émané du « vrai Dieu » ! Démiurge, il fallait l’inventer ! Je mêlerai la matière à l’étincelle divine, et j’offrirai aux autres anges le libre arbitre. Le monde physique n’existera plus qu’avec un éternel dualisme. Le monde physique sera ainsi superposé à vos regards, vous laissera ignorants, aveugles de toutes vérités, toutes réalités et toute sagesses ; base-même de la gnose.

Démiurge au ciel, et adolescent sur terre. M’en fous, maintenant, j’ai le libre arbitre pour moi ! Je peux m’accorder l’identité que je veux, quand je veux, bien conscient toutefois que je transgresserais les règles binaires de ce monde physique, mais quelles règles, en fait ?

Vous me direz en lisant ces lignes, « au ciel, un ange n’a rien d’exceptionnel » ! Mais, par le souvenir de l’histoire propre de son enfance, vous le savez comme moi, « l’homme est comme un ange en danger ».

Quoiqu’il en soit, en bon démurge, il m’arrive souvent de m’allonger le soir, dans le noir, entre mes draps roses, et d’écouter cette partition du Saül de George Friedrich Haendel. Je ne suis pas le seul à être ému par le timbre de cette voix. Ce n’est pas celle d’un garçon soprano avant sa puberté, mais celle d’un contreténor. L’église catholique interdisait alors aux femmes de chanter dans une église. Toujours en recherche d’angélisme,  elle pense à utiliser des castrats pour les chants liturgiques, à trouver ces voix cristallines pour rejoindre le ciel. Surprenant ! Les premiers transsexuels ont donc été des transsexuels vocaux. Et le choix : des trans plutôt que des femmes ! Plus tard durant les périodes baroque et classique, on aura recours à eux pour leur attribuer le rôle-titre des opéras. Ils interprètent en général des rôles virils, et hommes valeureux. L’église, elle, finira par mettre un terme, par la volonté du pape Clément XIV à la fin du XVIIIème siècle.

Pour justifier l’intervention chirurgicale, on dira que Farinelli a eu un accident de cheval. L’honneur et la morale méritent bien un petit mensonge. Pour la bande son du film Farinelli de Gérard Corbiau (1994), il a fallu recourir à un chanteur homme et à une chanteuse femme, et procéder à un travail colossal de mixage.

Capture d'écran du film Farinelli de George Corbieau, 1994. Césars du meilleur son et du meilleur décor.
Capture d’écran du film Farinelli de George Corbieau, 1994. Césars du meilleur son et du meilleur décor.

C’est beau, tout simplement. Pour oublier la recherche forcée d’angélisme, je change de disque. Je préfère retrouver les vrais anges de l’enfance. Je fais vite avant de m’endormir, mais au pire, je les retrouverai au cœur de la nuit.

Vois sur ton chemin
Gamins oubliés égarés
Donne leur la main
Pour les mener
Vers d’autres lendemains

Sens au cœur de la nuit
L’onde d’espoir
Ardeur de la vie
Sentier de gloire

Bonheurs enfantins
Trop vite oubliés effacés
Une lumière dorée brille sans fin
Tout au bout du chemin

Extrait des Choristes de Christophe Barratier réalisé en 2004

Eh oui, au bout du chemin, il y a le libre arbitre, et des voix de fausset à travailler jusqu’à ce que l’ambitus arrive à se rapprocher de celui d’une soprano…

Allez ! Pour conclure, on s’en écoute un de ces chants des anges quand-même ? Deux minutes trente-cinq de bonheur, ou presque !

Les Choristes ● Caresses sur l’océan

Sommeil maintenant, parmi toutes ces étoiles ! Qu’est-ce que j’aurais bien pu faire, à part rêver seul des anges, ce soir entre ces draps roses.

3 commentaires

  1. Très bel article Camille. J’ ai souvent pensé à cette époque où j’ étais un ange. J’ avais un cœur pur pas pollué par le sexe, l’ argent et toutes les autres vices qui viennent à l’ age adulte. Finalement si j ‘avais le choix maintenant, je préférais rester cet ange éternellement…

  2. Merci, Camille ! C’est un article franchement émouvant. Beaucoup d’entre nous regrettons sans doute la pureté de la voix de nos jeunes jours, mais de mon côté, je me souviens avoir été très pressé de « muer ». Je n’imaginais pas ce qu’une toute petite voix m’aurait apporté, à l’époque.

    Sinon, depuis que je suis tout petit, deux chansons me fascinent avec des chorales d’enfants : Il faudra leur dire de Cabrel et en l’An 2001 de Bachelet. De véritables chants des anges… 😉

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