Le passing

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Comme toute activité, le travestissement dispose d’un jargon très technique. Si, si. Lorsque deux travestis papotent, il n’est pas rare d’entendre parler de femmes « bio », du club du 42, de falsies, de la méthode « Amandyne » ou encore du passing. Le passing, parlons-en. Derrière ce terme emprunté à la communauté anglo-saxonne des crossdressers se cache l’idéal, le Graal, la raison d’être de tous les travestis. Il s’agit d’un challenge perpétuel qui nous pousse à nous surpasser, encore et encore…

Article publié le 27 novembre 2012 et mis à jour le 15 octobre 2014.

« You shall not pass! »

Le passing n’est pas qu’un joli coup de raquette du fond de court. Chez les travestis, on pourrait le traduire en français par « la crédibilité », c’est-à-dire qu’il indique si vous ressemblez ou non à une femme. Lorsque l’on vous complimente en vous disant que « vous avez un bon passing », c’est une façon d’exprimer que vous ressemblez beaucoup à une femme. L’ultime compliment, en somme. En fait, beaucoup de travestis s’entraînent à se maquiller, se documentent sur le décolleté et ses secrets, etc., dans le but non pas d’être « jolies » mais d’améliorer leur image féminine pour d’obtenir ce fameux passing dont on parle tant et tant. C’est une nuance qui a son importance !

Si j’en parle, c’est que dans l’imaginaire collectif, le travesti se travestit parce qu’il est fétichiste des vêtements (ou de la lingerie) des femmes. La réalité est à mon sens toute autre : certes, une partie des hommes viennent au travestissement par pur fétichisme, c’est vrai ; encore plus nombreux sont les hommes pour qui l’excitation et le plaisir ne naissent pas du port d’un collant ou d’une mini-jupe mais par leurs capacités à se transformer, à créer l’illusion d’une femme. Une robe courte ne suffit pas à ces travestis et l’une des expériences les plus grisantes est tout bêtement de sortir en femme et de ne pas être détecté en tant que telle. Cela fonctionne également avec une webcam, d’ailleurs…

Trop de féminité tue la féminité

Les mauvais choix conduisent à un passing douteux...
Les mauvais choix conduisent à un passing douteux…

Attention, néanmoins, à ne pas briser votre passing en jouant la carte de l’over-féminité. Nous avons tous tenté de parfaire notre image de femme en cachant le diable dans les détails… Votre plus beau trench parfumé à grands renforts de l’eau de parfum d’Elie Saab, les ongles des pieds fraîchement rouges, les lèvres parfaitement dessinées, les motifs du sac sauvagement zébrés, les bijoux tout argentés, les chaussures bien cambrées et la mini-jupe trop remontée sont loin de toujours servir votre passing ! Le but du jeu est, à mon humble avis (et ce n’est qu’un avis), de réussir à se fondre dans la masse, pas de se faire remarquer par son incroyable féminité, un terme qui veut à la fois tout et rien dire. Après, vous me direz que cela dépend de la sortie et je vous l’accorde, sortir faire le plein de la Twingo et sortir pour enflammer le dance-floor n’amène pas à réfléchir aux mêmes détails.

Nous sommes finalement dans la même configuration que beaucoup de femmes et d’hommes : il faut quelque part être capable de faire la différence entre des maquillages et des tenues de jour et de soirée. Il est vrai que cela dépend un peu de l’appréciation des uns et des autres, mais il y a certaines extravagances à cause desquelles votre discrétion et votre passing en prendront un coup en public. Après, bien évidemment, à la maison pour s’auto-photographier, en boîte de nuit pour exhiber votre galbe parfaite ou dans des soirées « T » où on joue souvent à qui a la plus grosse paire de boucles d’oreilles ou quelles lèvres sont maquillées du rouge le plus éclatant des rouges, là, faites-vous plaisir ! Puisqu’à ce moment-là, le passing n’a pas grande importance.

La perfection n’existe pas

Éclatez-vous autant que possible, oui, car en se préoccupant de trop près de votre passing, vous risqueriez de briser la magie du travestissement. On trouve toujours à redire et il est difficile de créer une illusion parfaite de femme : à vos débuts, la barbe vous gonflait, six mois plus tard, vous trouvez vos hanches mal taillées, encore plus tard, c’est votre nez qui vous chagrine… Petit à petit, en vous améliorant dans vos compétences de transformation, vos traits masculins risquent même de vous paraître de plus en plus visibles, un comble (alors que tout le monde vous trouve juste sublime, et vous le savez).

À force de viser la perfection, il est fort probable que vous ne trouviez jamais le cran de sortir parce que vous ne vous trouvez pas assez « fatale ». Du coup, difficile de vous faire une idée de la valeur de votre passing. Le plus simple est encore de franchir le portail et de jauger sur place et là, vous vous rendrez compte qu’il n’existe pas de limite au passing : vous vous trouviez jolie, mais à présent, il faut bosser la démarche, la voix, le comportement, les mimiques, etc.

L’enfer, c’est le regard des autres

C’est naturel de vouloir se comparer aux autres – en l’occurrence aux femmes – mais gardez à l’esprit qu’en visant un bon passing, on sonde avant tout le regard d’autrui. Il n’y a pas de jeu plus dangereux que de savoir comment les autres vous perçoivent puisque ça peut être blessant voire frustrant. Quelque part, j’ai envie de vous conseiller de vous assumer, non pas en tant que femme, mais en tant que travesti ! Dès lors, plus besoin de créer l’illusion puisqu’il ne s’agit plus que d’être vous-même.

Le passing n'est pas qu'une question de look mais aussi de tenue, de comportement, etc. Et de ce point de vue, il y a encore du boulot !
Le passing n’est pas qu’une question de look mais aussi de tenue, de comportement, etc. Et de ce point de vue, il y a encore du boulot.

Bisous !

41 commentaires

    • En lisant cet article, je suis ravie de voir à quel point je ne suis pas seule au monde ! Il y a longtemps que je ne me pose plus de questions, les sorties, c’est deux, trois et parfois quatre fois en semaine et pour des trucs aussi basiques que d’aller faire mes courses, acheter une baguette …… mais aussi pour aller faire un peu de lèche vitrine et des essayages dans mes magasins de prédilection. L’essentiel est de ne pas s’occuper du regard des autres, vivre et laisser vivre, voilà ma devise. Se sentir à l’aise, une femme comme une autre dans la rue. Et du coup, en effet, le jour où j’ai oublié de penser à ce que pouvaient éventuellement penser les autres autour de moi, j’avais gagné. Quelle liberté ensuite !
      Super les articles et les commentaires 🙂 🙂
      Isabelle

  1. Excellent article comme toujours, Émilie. En effet le Passing est le must, le saint Graal pour le crossdresser. Quel plaisir lorsque même des GG (genetic girl) ne se rendent pas comptent qu’en fait vous n’êtes qu’ un crossdresser, c’est jouissif. le côté négatif est que là on se rend compte du harcèlement que subit la gente feminine: quelle horreur…En même temps mon expérience ne se limite qu’à la nuit tombée où toutes les chattes sont grises…(gnarff, gnarff). Le meilleur compliment c’est lorsqu’on vous dit « t’es vraiment un homme? » et là il faut avoir travailler sa voix pour répondre… à votre convenance. @+

    • Coucou, ravi de te lire ici ! Travailler sa voix reste pour moi le plus difficile, le plus contraignant, le plus compliqué. Du coup, j’ai décidé de ne plus me cacher de mon travestisme et d’assumer à 100% mon côté « mec » qui joue à la « fifille. » Comme ça, c’est plus facile… 🙂

  2. je m’appel cathy ,je vient de lire votre blog emily,il m’a beaucoup toucher, se que vous racontez c’est exactement ce qui se passe, (et ci vous venez habiller en vendeuse de charme bonjour les degat) là les mots fuse a 200km/h.moi par contre le maquillage n’est pas mon fort il me faudrait 2 ou3 conseil pour l’ éternel problème(LA BARBE).et apprendre a unifier le maquillage.je vous remercie d’avance bise de
    cathy

  3. […] On continue notre petit croisade sur notre chemin de « Soi », les mois, voire les années, passent, notre assiduité nous confirmant dans nos bonnes pensées et dans nos idéologies de vie qui se précisent, on maîtrise de plus en plus notre corps et on commence à avoir des goûts bien définis, sauf qu’être la personne « T » de ses rêves, c’est un sacré chantier. Cherchant à se sublimer à chaque tentative pour être au top, on en arrive vite à vouloir franchir un nouveau cap, maîtriser son « passing ». […]

  4. Hello Julien,
    Je trouve que tu as particulièrement raison lorsque que tu dis que en s’améliorant dans nos compétences de transformation, nos traits masculins risquent même de nous paraître de plus en plus visibles. C’est quelque chose que je perçois énormément.
    Par exemple je trouvais il y a un an de cela que j’avais un niveau « suffisant » pour envisager une sortie la nuit, voir au coucher du soleil quand il commence à faire plus sombre, sans être démasqué trop vite. Par contre aujourd’hui je trouve que ma barbe ou les tonnes de maquillage que j’utilise pour la cacher se voient à des kilomètres et que je serais instantanément démasquée si on fixait le regard sur moi.
    Du coup l’envie de se transformer s’émousse un peu car on est de moins en moins satisfait du résultat.
    Mais bon, en persévérant qui sait…

    • Pareil que toi Petite_Sophie ! Ma barbe visible à travers le triple couche de maquillage me rend complexée aujourd’hui, alors qu’il y a un an, je m’en fichais. C’est parce qu’on prend plus de plaisir à sortir et qu’on s’assume à fond. Après, à la lecture de cet article, j’ai crains que si je solutionne parfaitement ce problème, je ne me focalise sur d’autres défauts. Mais la barbe, présente sur le visage, qu’on regarde continuellement, est vraiment le problème numéro 1 au niveau du passing. Après pour le reste du corps, il y a tellement de toutes les tailles, formes et couleurs que personne ne peut définir avec certitude le sexe de quelqu’un en ne regardant que celui-ci.

      • Alors… C’est effectivement le problème numéro 1, c’était mon cas aussi, je ne peux pas le nier sinon j’aurais pas fait l’IPL. Pourtant, je pense que nous en faisons trop ! Au point qu’aujourd’hui, alors que je n’ai plus de barbe, j’ai l’impression d’en avoir ou qu’on voit ma moustache. Mais pire ! Il m’arrivait à un moment d’avoir l’impression que toutes les nanas avaient de la barbe. N’imp… Et tu as raison : une fois la barbe solutionnée, il y aura toujours un autre « objectif ». Jusqu’au jour où tu te dis : « oh, puis, zut » !

    • Tu as toutes les raisons de persévérer ! Après tout, ce n’est pas un concours de beauté. Tant que tu es bien dans tes (petites) robes noires, c’est le principal, non ? 😉

      Pour la barbe, je suis certain qu’il y a des solutions !

  5. moi non plus, pas encore lu
    enfin … si ! c’est fait et j’adore cette conclusion :
    « Quelque part, j’ai envie de vous conseiller de vous assumer, non pas en tant que femme, mais en tant que travesti ! Dès lors, plus besoin de créer l’illusion puisqu’il ne s’agit plus que d’être vous-même. »

    une très bonne philosophie !!

  6. J’ai été marié 20 ans avec une transsexuelle qui avait participé un peu à la création de mon site.
    Une fois elle m’a fait une réflexion qui me rappelle un peu celle de Julien  » Quelque part, j’ai envie de vous conseiller de vous assumer, non pas en tant que femme, mais en tant que travesti »
    Elle m’a dit, pour un travesti il est plus facile de passer pour une femme un peu masculine que pour une femme vraiment féminine. Parce que dans ce cas il peut faire tout ce que font les femmes sans que cela se remarque ou choque. Elle ajouta qu’atteindre cet objectif ne concernait pas que la tenue et que c’était plus subtil.

    • Je vois bien ce qu’elle entend par la subtilité ; il y a une grande partie du comportement. Même si encore une fois, il existe des femmes qui n’ont pas du tout un comportement féminin, ce qui ne les empêche pas d’être des femmes. C’est compliqué, la féminité et ses degrés… 😉

  7. Un signe ? … je relis/retombe sur cet article sur lequel je n’étais pas (encore) intervenue.

    Je fais ma première vraie sortie ce samedi et je balise en fait, mais je pense en effet que le meilleur moyen de ne pas subir les regards qui pourraient me mettre mal à l’aise, sera de les ignorer, tout simplement ou/et surtout de suivre ce précieux conseil, celui de m’assumer en tant que travestie.
    Car quoi qu’on fasse, il y aura toujours quelque chose pour nous « trahir », pour me trahir …

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