Les travestis et la photographie

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Il existe une boutade assez fréquente dans la communauté des travestis anglo-saxons : « savez-vous combien de travestis faut-il pour changer une ampoule ? » C’est simple ! Il en faut trois : il faut un travesti pour changer l’ampoule, un autre pour tenir l’escabeau et… un troisième travesti pour faire de magnifiques photos ! [Applause, please.] Non, plus sérieusement, on rigole, on rigole, mais les travestis ont un rapport vraiment tout particulier à la photographie, c’est pourquoi je voudrais donner quelques pistes pour améliorer ses clichés, en tant que modèle et non pas en tant que photographe : on n’entrera donc pas dans les détails techniques réservés à de futurs articles, alors rangez vos trépieds de l’outer-space et vos zooms du futur !

 

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C’est vrai que la photographie, qu’elle soit produite par un reflex dernier cri ou l’affreux APN de l’iPhone, est une problématique cruciale de l’épanouissement du travesti 2.0. Tout le monde a déjà manipulé un APN pour immortaliser les cinquante ans de tatie Sylvie ou la kermesse du petit Killian. Mais pour le travesti, plus qu’un souvenir, la photographie va devenir un véritable outil de communication, afin d’exprimer sa féminité. Il n’est ainsi pas rare qu’un travesti n’ait qu’une toute petite poignet de clichés de sa version « mâle » (en gros : les photos de son mariage et sa photo d’identité) contre des disques durs pleins à craquer de sa version « femelle » !

emilie la nuit montage

Exhib’, moi ?

Certes, il y a toujours un petit côté nostalgique en regardant ses vieilles photos « en nana » (et d’ailleurs, le plus souvent, on se marre bien à éplucher de vieux albums dans les réunions troisième sexe et amitiés), mais l’idée est souvent de se montrer aux autres. Tout le monde n’a pas le cran de sortir chaussé(e) de ses escarpins les plus talonnés, si je puis dire, et l’auto-photographie est une façon simple et efficace d’étaler toute sa féminité ! Il n’y a qu’à voir les profils des travestis sur les réseaux sociaux : des tonnes et des tonnes de photographies dans des positions diverses et variées, devant la Tour Eiffel, devant Koh-Lanta (voir à ce sujet mademoiselle Blinz à ses œuvres, elle n’est pas bien, là, tata ?), devant le DJ de son club fétiche ou devant son panier de linge sale. Toutes les occasions sont bonnes de montrer sa « vie de femme » !

Retour de force

Mine de rien, cela n’est pas anodin, puisqu’on espère toujours un feedback en publiant ses photographies sur Internet (soyez honnête : ne foncez-vous pas sur vos notifications au moindre commentaire Facebook ?), que ce soit des milliers d’admirers qui commentent à grands renforts de « mmm » ou de « très femme » ou des initiés au travestissement, qui pourront vous aider à jauger votre sacro-saint passing ou vous donner des conseils pour décolleter plus franchement votre poitrine. Mais il y a aussi une forme d’auto-satisfaction non-négligeable à regarder ses plus belles photos choisies sur la micro-SD, « miroir, mon beau miroir » soit une demi-douzaine de clichés qui montrent le modèle sous son meilleur jour, contre des centaines de méga-octets qui finiront dans les méandres numériques… Il faut avoir une sacrée dose d’égocentrisme et de narcissisme, pour se travestir, vous ne trouvez pas ?

feedback emilie_la_nuit

This is Living!

Bref, tout ça pour écrire que la photographie est à double-tranchant : soit on se trouve magnifique et on s’éclate à balancer ses plus belles poses sur Instagram – ou Flickr, je veux dire, je n’ai pas d’action chez Facebook – soit on pleure de toutes ses larmes l’horreur imprimée sur la pellicule : fond de barbe mis en exergue par l’éclairage foireux, perruque platine qui s’accapare toute la lumière… De quoi tout balancer au fond du Rhône dans un coffre scellé par maître Moya. L’important, finalement, n’est pas tellement la qualité de la photographie puisqu’on ne s’improvise pas photographe professionnel en claquant des doigts ; c’est de donner de la vie aux clichés, et ça, il n’y a que le modèle qui peut le faire !

Père castor…

Emilie la Nuit - 3DS
Un travesti qui joue à la 3DS ? Faux ! C’est le représentation d’un travesti qui joue à la 3DS !

Le plus simple pour qu’une photo prenne vie est d’y raconter une petite histoire. Bon, bien évidemment, ne vous déguisez pas en Jasmine, hein, l’idée n’est pas de recréer les Mille-et-une nuits, quoique ça pourrait être fun. Mais de faire un tout petit effort de rien du tout sur la mise en scène. À ce titre, je vous invite à jeter un œil au Shoot sexy de Ryan Armbust qui décrit cela de façon très intéressante (c’est dans l’ensemble un bel ouvrage). Je ne sais pas, on peut imaginer tout un tas de scénario : une photo pendant que vous êtes au téléphone, une autre pendant que vous écrivez une lettre d’amour et une dernière alors que vous enfournez votre tarte préférée ! Cela peut sembler bête, mais ce sont des petites choses de rien du tout qui vont donner du relief à votre cliché puisque ça contribuera non seulement à la création de la diégèse, mais aussi à vous présenter un petit peu plus !

Action figure

N’hésitez pas non plus à varier les positions et les angles de vue. On a toutes et tous des complexes, moi le premier. Figurez-vous qu’au lycée, on m’appelait Auguste au Long Buste, parce que j’ai des jambes super courtes et un buste d’un mètre cinquante. Du coup, les photos de plein-pied me montrent rarement sous mon meilleur angle, alors je teste des tas de positions : assis, accoudé, à genoux, à cloche-pied, ou sur le dos, façon smurf. Les angles aussi varient, mais pour cela, il faut être accompagné par un(e) assistant(e) en or. Plongée, contre-plongée, gros plan sur mon nez de Cléopâtre (ou de Depardieu, ne nous voilons pas la face), plan Italien, plan d’ensemble… Tout est possible ! Il y aura forcément un angle, une position et un combo gagnant qui vous mettront en valeur, j’en suis sûr !

Be happy!

Le plus difficile est de ne pas s’énerver. Vos photos sont affreuses, cette perruque n’arrête pas de se faire la malle, votre corset vous donne le mal de mer… Pourtant, il est important de persévérer puisque pour embellir une photo drastiquement, il est mine de rien essentiel d’y prendre du plaisir et de communiquer celui-ci ! Je vois plein de photos plutôt réussies mais auxquelles il manque un sourire, un clin d’œil, un rayon de soleil, ce petit quelque chose qui ajoute du mouvement, de la bonne humeur et de la vie, encore une fois, au cliché. Amusez-vous, c’est important ! Si vous ne prenez pas de plaisir, cela vaut-il la peine d’être photographié ? Si vous n’arrivez pas à prendre du plaisir, choisissez une playlist de la joie pour égayer vos « shootings ! »

Shoot with caution

Il y a tout un tas de petits détails importants à prendre en compte pour que vos photographies aient de l’allure (sourire, prendre de jolies poses, raconter une histoire…) mais tout autant de choses à éviter. La première est l’auto-portrait foireux à bout de Nexus S : cela ne vous met jamais en valeur. Préférez encore une photo avec un APN et son retardateur. Évitez également de vous disputer avec votre conjoint(e)… votre photographe, pardon, parce que bon, s’il est parfois difficile d’avoir un joli sourire, il est toujours super facile de tirer une tronche d’enterrement. Il faut aussi éviter les photographies « sans pose » avec les bras collés le long du corps inerte. Ça fait un peu « photographie des suspects » et puis, globalement, ce n’est pas très engageant. On pense aussi à ne pas faire de photos devant le bordel ambiant, parce que la poubelle qui vomit ou les baskets Décathlon qui traînent n’aident jamais à créer un environnement glamour. Ha oui, et on évite aussi les photographies d’un corps sans tête, ou d’un bout de jambe gainé, parce qu’un cliché sans minois ne présente finalement que peu d’intérêt… Je m’étais déjà exprimé à ce sujet ! Tout cela n’est que du bon sens, mais ça aide beaucoup à faire de chouettes photos, quelle que soit la qualité d’image produite par votre appareil.

Bonasse

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Sexy, ce n’est pas montrer, c’est suggérer. Enfin, c’est comme ça que je le conçois…

Mais le plus important est de trouver la limite entre ce qui est sexy et vulgaire. Et je déteste la vulgarité ! Je lis parfois que la frontière est sensible, voire très fragile, mais je ne suis pas d’accord. On peut être sexy sans être érotique, tout comme on peut être érotique sans être vulgaire, mais après, cette perception dépend sans doute des un(e)s et des autres. M’enfin voilà, quoi, la tenue de cagole à quatre pattes sur son plan de travail, je ne trouve pas cela sexy… Restez vigilant(e)s, donc ! Surtout que les médias prennent beaucoup de plaisir à montrer le travestissement sous son pire aspect… Alors soyez choux et contribuez à améliorer l’image des travestis que nous sommes !

Ouistiti !

L’art de la photographie n’est donc pas aussi simple qu’il n’y paraît, il ne s’agit pas d’appuyer sur le déclencheur pour que la bombe qui s’affiche dans votre miroir soit aussi jolie en .jpg. Il faut donner de la vie, du mouvement et de la gaieté, en posant ! Ces choses-là dépendent beaucoup du modèle et pour que votre photographe réussisse de belles photos (et vous pouvez très bien être à la fois photographe et modèle, hein), aidez-le un petit peu : souriez, mettez de l’envie dans ce que vous faites… Amusez-vous, tout simplement. Le bonheur est tellement communicatif que je suis certain que vous transmettrez une belle part de celui-ci à travers vos photographies les plus réussies.

14 commentaires

  1. Je confirme… 😉
    Ton article résume bien la situation. Parfois c’est compliqué de prendre des photos ailleurs que devant le panier à linge sale, cela dit.
    Mais j’ai découvert assez récemment que le rouge à lèvres a tendance à amplifier l’effet « je suis concentré et donc je tire la tronche ». Et que plus on progresse plus on arrive à se détendre pour arriver à sourire.
    Donc oui, « have fun! »

    Biz

  2. Le plus facile pour prendre de bonnes photos est la télécommande (encore faut-il avoir un appareil compatible) : tu peux tester quinze poses d’affilée très rapidement et les comparer immédiatement, alors qu’avec un retardateur ça doit être beaucoup plus lourdingue.

  3. Et oui, la photographie n’est pas qu’un question de technique, mais aussi de sensibilité : faire vivre ses photos, être créative dans les poses, prises de vues et thèmes, montrer ses dents pour faire un jolie sourire, etc…
    Donc allez y expérimenté et faite vous surtout plaisir !

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