Mauvais genre de Chloé Cruchaudet

17
4632

Hormis les mangas, les bandes dessinées narrant les aventures de personnalités transgenres sont plutôt rares. En septembre 2013, Mauvais genre est passé par là. Cet ouvrage nous raconte l’histoire d’un jeune couple parisien pendant la Première Guerre mondiale et les années qui la suivent. Déserteur, le mari se travestit en femme pour échapper à l’exécution qui l’attend s’il est découvert. Devant ce postulat de départ et la montagne de prix et de distinctions qu’a reçu ce roman graphique, la rédaction de XXY.fr ne pouvait pas passer à coté de ce phénomène.

Attention, cet article contient de nombreux spoilers.

Le phénomène Mauvais Genre

Après Groenland Manhattan et Ida, Chloé Cruchaudet, une auteure de 37 ans nous propose Mauvais genre sorti chez Delcourt le 18 septembre 2013. Ce roman graphique de 160 pages s’inspire librement de La garçonne et l’assassin, un ouvrage de Fabrice Virgili et Danièle Voldman qui retrace l’histoire vraie et peu singulière de Paul Grappe et Louise Landy dans le Paris des années folles. Comme nous l’annoncions dans l’heure du T, cette bande dessinée a déjà obtenu un nombre conséquent de récompenses et nominations : la BD a reçu le « prix Landerneau BD 2013 », elle est le « Coup de cœur du 33ème festival Quai des bulles de Saint-Malo » et elle est nominée pour le « grand prix ACBD de la critique », le « prix Artémisia de la BD féminine » et le « prix du festival international de la BD d’Angoulême ». Un sacré palmarès !

Se travestir ou mourir

mauvais genre 7

Louise et Paul sont un jeune couple très amoureux dans le Paris des années 1910. Ils se marient peu avant que le service militaire, puis la Grande Guerre, ne les séparent. Le jeune marié submergé par l’enfer des tranchées s’automutile pour être réformé, mais renvoyé au front, il décide de déserter. Aidé par son épouse, il se réfugie et se cache dans la petite chambre de bonne où celle-ci habite. Traumatisé par la guerre et ne supportant plus le cloisonnement, il n’a qu’une obsession : sortir. Mais si Paul est découvert, c’est l’exécution qui l’attend. C’est alors qu’avec l’aide de Louise et pour passer inaperçu une fois dehors, il se travestit en femme. Au fil du temps, Paul devenu Suzanne, se fait engager dans l’atelier de couture de sa femme. Son rôle de composition est plus que parfait : les employées comme le patron ne remarquent rien du subterfuge. Un soir troublé par son identité sexuelle, Suzanne s’égare dans les bois de Boulogne et, de fil en aiguille elle devient, la coqueluche de la faune locale au grand dam de Louise…

De Paul à Suzanne et de Suzanne au vide

Suzanne prend beaucoup de plaisir à se faire belle chaque matin.

Il est intéressant de savoir que la supercherie de Paul durera dix ans et, durant cette période, on assiste aux progressifs changements qui s’opèrent en lui, notamment sa transidentité. Dans un premier temps, le travestissement de Paul est un geste de circonstance et contraint par la situation. Il doit absolument le faire pour se libérer de sa prison. Puis peu à peu, le personnage glisse de la nécessité au plaisir d’être une femme. Il s’amuse à se pomponner, à découvrir la caresse des tissus ou à raconter des ragots avec ses copines du boulot. Il se révèle, il assume être Suzanne et ses fantasmes. Et c’est dans cette perversion qu’elle se libère vraiment : elle est devenue la reine du bois de Boulogne. Mais ce règne prend fin avec l’amnistie pour les déserteurs et la réapparition de Paul. Un retour qui signe le début de sa déchéance. Alors qu’il n’a plus de raison de le faire, Paul a un besoin vital de redevenir Suzanne : il se produit en spectacle en mélangeant les deux personnalités, il porte des vêtements féminins lorsqu’il est en homme, mais surtout il rêve et a des visions de Suzanne la nuit et le jour. Ajouté au traumatisme de la guerre, cette dualité le poussera jusqu’à la folie.

La reine des sous-bois

L’un des fétichistes du bois : « Suzanne était un être lumineux, elle irradiait »

Le constat est dur pour le travestissement. À la base, Paul est un homme des plus classiques qui ne souhaite qu’une chose : vivre heureux avec sa femme. Mais le travestissement du personnage le conduit à la débauche : il assouvit tous les fantasmes et fétichismes des personnalités du bois, il frappe sa femme, il devient le plus inverti des libertins et il amène sa timide femme aux mêmes pratiques. Durant toute cette période, Suzanne est la plus heureuse, en pleine confiance et elle fait vivre son couple. Elle s’est enfin trouvée. Mais voilà, on parle de prostitution, d’exhibition et c’est dans cette voie que le travestissement est jugé épanouissant. Dans Mauvais genre, le travestissement est décrit comme une perversion.

La quête de l’identité ?

Paul rêve et fantasme sur son alter ego.

La transidentité est également dépeinte tout aussi négativement. On peut lire ici et là que l’ouvrage traite de la quête d’identité. Mais après plusieurs relectures, un goût amer reste en bouche sur le sujet. En effet, quand Suzanne redevient Paul, le personnage n’arrive plus du tout à revenir à la réalité : il fantasme sur son pendant féminin, il fait parader son alter ego dans des cabarets Parisiens, il a des visions plus que flippantes d’elle. La folie l’emporte et le travestissement et la transidentité sont utilisés comme moteurs de la déchéance de cet homme. Certains diront que c’est le traumatisme de la guerre qui est la conséquence de cette démence. Mais les derniers mots de Louise sont révélateurs :

Je ne te fais pas envie, tu as envie d’être moi, c’est pas pareil

Juste après cette phrase, la balle qui foudroie Paul est jugée somme toute légitime puisque Mauvais genre décrit une période de l’histoire où la transidentité était considérée comme une maladie mentale.

Perfect Passing

Suzanne.

Il est étonnant de voir à quel point il est facile pour Paul, ou plutôt Suzanne, de passer pour une femme aux yeux de tout le monde. Au début il ne fait pas grande illusion avec sa longue démarche, ses épaules bien dégagées, sa manière de parler, ses grands gestes… Mais, très vite, avec l’aide de Louise : il s’épile définitivement la barbe, il apprend à parler délicatement, à se maquiller, coiffer, etc. Si bien qu’il finit par être embauché comme couturière, sans que jamais ses collègues de travail (puis bonnes amies), son patron (qui va jusqu’à la draguer) et ses voisins ne remettent jamais en question son genre. Pour tout le monde Suzanne est belle est bien une femme. Un peu gros pour une histoire vraie, surtout quand on voit la photo de quatrième de couverture. Mais finalement pas autant que ça ! En effet, dans la réalité Paul Grappe était tellement crédible en femme que Suzanne avait été championne de parachutisme. Une anecdote qui n’apparaît pas dans la bande dessinée. Chloé Cruchaudet (l’auteure) a trouvé ça tellement incroyable : « le lecteur n’y aurait pas cru ». Dans Mauvais genre, le passing c’est facile.

L’horreur de la guerre

Les visions cauchemardesques de Paul.

Paul part en guerre la fleur au fusil, il va mettre la raclée à l’ennemi et rentrer vite fait boire du bon vin avec ses amies. Mais dans cette guerre de tranchées, lui et ses compagnons sont de la chair à canon. Et c’est peu dire, quand sous ses yeux, un obus explose la tête d’un de ses camarades. Cette vision d’horreur va hanter le personnage durant tout l’ouvrage et le changer profondément. Car au-delà de la quête d’identité et la croisée des genres, Mauvais genre explore le traumatisme de la Grande Guerre, une autre facette qui induit Paul à un changement de personnalité. Il est perdu et ses nerfs sont à vif. Une partie de lui est restée dans ce trou d’obus en compagnie de son compagnon sans tête et d’un homme à tête de cheval en décomposition : la représentation de ses démons intérieurs (la culpabilité et le manque de liberté ?). La guerre change les hommes et celle-ci a anéanti Paul. D’ailleurs, il est intéressant de remarquer qu’une fois métamorphosé en Suzanne toutes ces scènes de cauchemar disparaissent…

Le couple

La couverture en dit beaucoup : amour, violence et complicité.

La couverture symbolise le grand thème de l’ouvrage : le couple. Paul, les mains sur les hanches, domine sa femme. Louise, regard fugace enlace son mari pour agrafer son soutien-gorge. Ce dessin montrant un couple très intime donne le caractère et les sentiments du couple : violence, amour et complicité. On suit progressivement l’âge d’or puis la déchéance de ce couple. Tout d’abord, un jeune couple insouciant et follement amoureux avant que la guerre ne les sépare. À la fuite de Paul, leur relation est au plus mal avec un mari dont l’enfermement le rend invivable (fainéant, de mauvaise humeur et égoïste). L’apparition de Suzanne, amène énormément de complicité dans le couple avec Louise qui joue le rôle de mentor. Elle le transforme en lui montrant l’épilation définitive, la gestuelle féminine et elle l’initie au monde des femmes en le faisant embaucher comme couturière. Puis la violence de Paul apparaît lorsque sa femme montre un peu de caractère. Leur relation bascule de l’amour vers la violence tout en étant toujours passionnelle. Louise est une femme délaissée qui fait tout pour reconquérir son mari perdu dans les traumatismes de la guerre ou dans une féminité galopante. Même s’il a parfois des moments touchants, Paul reste un mari détestable tout au long de l’œuvre : odieux, violent, égoïste, macho et arrogant. La balle que tire Louise pour libérer son homme est un dernier acte d’amour pour une personne qui n’était plus là depuis bien longtemps.

Le dessin

Le rouge, symbole de la féminité dans la bande dessinée, passe de Louise à Suzanne.

L’histoire est portée par un magnifique dessin au fusain avec des traits fins et expressifs. Au moindre coup d’œil, on reconnaît chaque sentiment des personnages. Tandis que l’absence de cadre et de cases, donne du dynamisme et une lecture parfaite des pages. Le dessin est vivant, presque palpable. Le choix des couleurs a une importance cruciale pour donner du sens à la composition. Presque entièrement en noir et blanc, très sobres et nuancées, ces couleurs engendrent de la mélancolie. En particulier sur les cauchemars de Paul qui sont superbement bien retranscrits. Le rouge est également utilisé pour exprimer essentiellement la féminité. Il passe de Louise à Paul et termine sur la charrette d’un vendeur de sucreries. Tout un symbole…

Conclusion

La vie de Paul selon le point de vue de Louise ?

Même si quelques aménagements ont eu lieu pour les besoins de la bande dessinée, on peut se demander qui est le narrateur de cette histoire. Tout est à charge contre Paul : sa folie, sa violence, sa débauche et son manque de considération pour sa femme. D’après moi toute l’histoire est brodée autour du point de vu de Louise. En effet, Mauvais genre est une adaptation de La garçonne et l’assassin, qui lui-même est une retranscription du dossier constitué par l’avocat Maurice Garçon, basé pour beaucoup sur les lettres manuscrites de Louise. Dans ce cas, toutes les considérations négatives faites à l’encontre de Paul peuvent être remises en question.

17 commentaires

  1. A la lecture de ton article, j’ai l’impression que cette BD est une charge contre le travestisme.
    J’avais envie de l’acheter, mais, finalement je me dis que si mon épouse le lit elle va avoir peur.
    Du coup je ne sais pas quoi en penser…

    • Cet ouvrage n’est pas glorieux pour le travestissement et la transidentité qui engendrent la perversion et la folie. Et c’est encore pire pour le couple où le mari travesti est vu comme un personnage odieux : égoïste, violent, fainéant, pervers, lunatique …
      Il y a de bonne chose dans ce roman graphique, mais il ne faut pas le prendre comme une ode au travestissement ou à la transidentité, bien au contraire.

  2. Je suis d’accord que la bande dessinée est loin d’être joyeuse et évidement moi aussi j’ai ressenti un malaise à voir le travestissement associé à un personnage aussi désagréable. Néanmoins pour moi cela tient surtout au caractère de Paul et aux conséquences de ce qu’il a vécu à la guerre. Ce terrible caractère se serait probablement tout autant exprimé même s’il n’avait pas décidé de se travestir.
    Mais c’est clair que malheureusement la plus part des lecteurs auront sans doute une lecture plus simpliste et feront l’amalgame.

  3. C’ est une histoire…et même si elle est tirée de fais réels, cela reste une histoire.
    Toutes les histoires ne sont pas joyeuses et finissent bien.
    Et comme le dit si bien Nina, ce n’ est pas un plaidoyer au travestissement. Tous les travestis ne se transforment pas en femme adepte de fantasmes de prostitution. Par contre, c’ est un aspect que l’ on ne peut pas occulter. Il suffit de se balader sur les sites de rencontres de travestis pour s’ apercevoir que beaucoup recherchent ce fantasme…
    Et oui, la vie n’ est pas toujours rose et les contes pour enfants ne sont pas ceux des adultes…
    Enfin bravo Nina pour cet article très intéressant et qui résume bien l’ ambiance générale du livre. Du bon boulot, comme d’ habitude…

    • Voilà avant d’y voir une ode ou une dénonciation du travestissement, il faut y voir une histoire hors du commun. Comme nous sommes sur un site qui parle de travestissement je ne pouvais pas occulter cet aspect, mais ne restez pas bloqué dessus.

Répondre