Sonia présente : Le carnaval de Dunkerque

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Depuis le 1er février et jusqu’au 22 mars, le carnaval de Dunkerque bat son plein. Pour l’occasion, Sonia (dite Sonia la Rousse), une habituée du forum de XXY.fr, nous fait le plaisir de partager son expérience de cet événement hors du commun. Durant deux mois, les bals et les carnavals se succèdent et la coutume veut que les hommes se déguisent en femme. Un sujet parfait pour nous ! Laissons la plume à Sonia qui, forte de sa connaissance des coutumes locales, va nous raconter cette joyeuse fête mieux que quiconque.

 

Ah… Rio… Snif

En tant que travesti, si on me demandait de choisir un carnaval, il n’y a pas photo, ça serait : samba ! Quoi ? Il n’y a rien de plus sexy que la samba, non ? Et surtout le costume des reines de batterie !

Le costume d’une reine de batterie
Le costume d’une reine de batterie

Ah, mon rêve… Bon, il faut que j’arrête… Heu, une transition… Vite, une transition… Ah, oui !

Contrairement à Rio dont la température moyenne oscille au mois de février entre 25 et 30°C, à Dunkerque il fait, quoi… entre 0 et 5°C ? Heureusement qu’il y a la bande pour se réchauffer. La bande c’est le défilé des carnavaleux, organisés en lignes, marchant « bras dessus, bras dessous » et défilant dans les rues d’une ville ou d’un quartier. Les premières lignes (les anciens) ont pour but de pousser en arrière. Les carnavaleux (les lignes suivantes), poussent eux vers l’avant… En gros, quand tu es au milieu, tu souffres ! Amusant, non ?

Dunkerquoise dans l’âme

Quand j’étais petite, je devais avoir sept ans, je me suis retrouvée en plein milieu d’un chahut (un moment où ça pousse sévère car la musique s’accélère) du rigodon final. Ma mère m’a raconté que des carnavaleux m’ont sortie vite fait de la bande avant que je me fasse écraser. Je suis sortie en pleurs avec mon costume de Zorro en lambeaux. Bref, je ne sais pas si c’est mon côté masochiste qui s’exprime mais, depuis ce temps-là, je ne loupe jamais le rigodon. Peut-être l’envie de dompter ce qui m’a traumatisée, quand j’étais gamine. Et maintenant que je suis adulte et que je mesure deux mètres, « je saque d’dans » !

Pour les curieux qui se demande ce qu’est le rigodon final, c’est simple : à la fin de la bande, l’orchestre se place sur le podium de la place Jean Bart, autour duquel les carnavaleux entament le rigodon final pendant une heure sur tous les airs du carnaval. Les carnavaleux sont écrasés les uns contre les autres pendant tout le rigodon, même pendant les chansons ne provoquant habituellement pas de chahut.

Cette année au Rigodon final (place Jean Bart).
Cette année au rigodon final (place Jean Bart).

Poissons Volants !

À 17H (pour faire passer l’apéro), on vient crier sous les fenêtres de l’hôtel de ville : « Libérez … les harengs » ! Puis, les homards et les harengs sont balancés des fenêtres de la mairie par le Maire et ses adjoints. Et nous, en bas, on se marche dessus comme des bœufs pour les rattraper. Mais pourquoi j’aime ça, en fait ?

Les fenêtres de l’hôtel de ville sont ouvertes !
Les fenêtres de l’hôtel de ville sont ouvertes !

Jamais des poissons n’ont été désirés avec autant d’ardeur et de sueur. Généralement, déjà cinq minutes avant le lancer, on entend des gars crier : « sortie, sortie ! » pour prévenir qu’il y a des gens qui se sentent mal et qui veulent se faire évacuer tellement ça pousse.

Quand c’est fini, je ne sens plus mon corps, je suis en sueur et je ne ressemble plus à rien. Mais je suis heureuse. Je sors les poissons de mon slip (planque pratique dans les chahuts) et je les partage avec mes amis. Et ne vous inquiétez pas, car les poissons sont emballés !

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Miam, miam, du poisson cru !

Bals et chapelles

Bon, ben, les bals, c’est le carnaval mais « inside » et « all night long« . Autant vous dire qu’à l’intérieur des salles, ça transpire et ça ne sent pas la rose. Personnellement, je ne suis pas fan. Et une chapelle c’est une « porte ouverte » chez l’habitant. Par contre, ça c’est cool ! L’hôte met à disposition sa maison et généralement, il y a boire et à manger.

Le meilleur moyen de ne jamais récupérer la caution quand on est locataire.
Le meilleur moyen de ne jamais récupérer la caution quand on est locataire.

Pas la peine de préciser que les hôtes ont dû passer des heures à enlever tout ce qui casse et à tout protéger pour éviter les coups durs des « débordements ». Quand tu rentres, tu as l’impression d’être tombé chez un serial killer. Aucuns meuble ou bibelot. Tout est plastifié et bâché en cas de « Vomito ». Et au cas ou tu deviens un peu trop bruyant dans la soirée, le gars peut te buter et te rouler dans le tapis… Et hop ! Plus de Sonia !

Les trucs à savoir sur le carnaval de Dunkerque

  • Les bisous : au carnaval de Dunkerque, il ne faut pas être surpris(e) si un carnavaleux t’embrasse sur la bouche. C’est une coutume ! Donc pas besoin de lui mettre une claque, il a le droit.
  • Ma tante : si on te traite de « tante » au carnaval, ne le prends pas mal. Ma tante, ici, ça veut dire « madame ». Et idem, si on te dit : « ça va, mon oncle » ? Tu ne viens pas de tomber sur ton neveu caché.
  • Les chanson paillardes : si tu comptes venir avec ton enfant et que tu batailles avec lui pour essayer de lui faire arrêter les gros mots, il faut changer de plan.
  • Les parapluies : ne sors pas ton parapluie classique au carnaval de Dunkerque. Tu vas te faire ridiculiser par les berguenards (les grands parapluies du Carnaval) qui servent à repérer ses potes quand on se perd.
  • L’hymne à Jean Bart : ah oui, si tu vois des carnavaleux tomber tous à genoux pendant la bande, n’appelle pas le SAMU ! Ils rendent un hommage au héros Dunkerquois en chantant une chanson un genou à terre et la main sur le cœur.
  • Le tût : les carnavaleux sont friands de « tût » (coup de klaxon). Du coup, s’ils arrêtent ta voiture, ils ne te laisseront pas passer tant que tu ne les auras pas satisfaits.
  • Figueman : si un vieillard masqué vient agiter une chaussette qui pue au bout d’une cane à pêche sous ton nez : c’est normal. C’est le vieux figueman : une tradition dunkerquoise !
  • Les cocus : alors pareil, si tu te retrouves chez l’habitant pendant le Carnaval et qu’au moment où tu décides de regarder passer les carnavaleux par le balcon, tu te fais traiter de « cocu ». C’est normal ! ça vient de la chanson : « les cocus aux balcons ». Ne cherchez pas à comprendre… C’est déjà assez compliqué comme ça.

L’essorage

Pour reprendre des forces après tout ça et pour éponger tout ce que tu as dans le ventre, rien de tel que la soupe à l’oignon ! ça remet les idées en place et ça réchauffe quand on est en hypothermie. Miam !

La soupe à l’oignon (en vente partout)
La soupe à l’oignon (en vente partout).

Un havre de plaisir !

Dernier petit espace de gaieté et d’excentricité qui résiste dans ce monde si fade : les couleurs, la chaleur humaine, la diversité des personnages et l’unité de la foule. Embrasser, rigoler et danser avec les gens sans retenues. Cette masse impressionnante de gens qui ne pensent qu’à s’amuser : c’est vraiment unique. Ça réchauffe le cœur et ça donne envie de partager ce plaisir. Oui, j’y crois au pays des Bisounours !

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Bienvenue chez les Bisounours !

Le pourquoi du comment

Pourquoi les hommes se déguisent-ils en femme au Carnaval de Dunkerque ?

Ce carnaval est né du fait que les pêcheurs du siècle dernier partaient en mer pour six mois. Beaucoup d’entre eux ne revenaient jamais, alors ils ont inventé une beuverie d’adieu. Les hommes s’habillaient en femme puisque leurs vêtements étaient à bord du bateau, ils piquaient donc ceux de leur épouse pour la soirée.

Débat philosophique proposé :

Après moult recherches, je vois deux visions qui s’opposent pour savoir pourquoi les hommes se déguisent en femme au carnaval :

  1. C’est pour confondre les genres et mélanger les statuts sociaux (les hommes deviennent des femmes, les prostituées des nonnes, etc.)
  2. C’est pour ironiser sur le genre ou le statut social opposé en le vulgarisant

On entend par là qu’il y a un aspect militant intrinsèque. En effet, dans la première vision, on serait dans le cadre d’une pensée qui viserait à minimiser les différences sociales dans un but de parité. Tandis que dans la deuxième vision on serait plus face à une pensée qui viserait à mettre en avant les différences de genres et de statut dans un but de provocation. Prise de tête !

Merci Sonia pour cet article riche et qui sent le vécu. Et pas que. Il n’y a plus qu’à nous concocter un billet sur les bodegas, l’an prochain pour devenir notre fêtarde officielle !

15 commentaires

  1. Génial !
    Pour un premier article c’est un coup de maître(sse) !
    Je ne suis pas certain que ça me donne envie d’y participer, mais… pourquoi pas ? 😉
    En tout cas, ça prouve, une fois de plus, que les gens du Nord savent s’amuser (tout comme les gens du Sud d’ailleurs). En fait, il n’y a que nous, les parisiens, qui sommes psycho-rigides ? 😉

    Biz.

    • Slt Emma
      si un jour tu veux faire le carna de DK je te conseils de le faire avec un dunkerquois tu verra c’est la que tu l’appréciera….parole d’un Normand qui est devenu accro au carna depuis 5ans maintenant

  2. Merci Sonia pour cet article, ça me rappelle beaucoup de choses !
    C’est grâce au carnaval que j’ai pu découvrir pour la 1ère fois le plaisir de se balader en jupe et collants…
    Petite précision quand même pour celles qui voudraient tenter le coup, on parle bien de déguisement et pas de travestissement ! Donc n’allez pas sortir les talons aiguilles de 12cm et votre dernière tenue à la mode, mais plutôt les chaussures de sécurité et une vieille robe de mamie 😉

    Sinon c’est un peu dommage qu’on ne te voie pas plus en photo avec ton cletche Sonia…

  3. wouah! trop cool! j’ai mon article sur xxy! trop fort!
    merci Emmma
    et surtout un grand merci à Nina et Julien pour les corrections!
    Gros bisous

  4. Yo la grande Julie. Il reste encore « Bergues » le 06 Avril si t’es chaude!

    Mes harengs (1 seul cette année), sont toujours offerts à mon papa. Il adore ça malgré le fait qu’il a pas trop le droit d’en manger à cause de sa santé (trop de sel). Du coup, il est tout content quand je lui ramène et moi toute fière.

    • Oui oui, Bergues c’est prévu!
      C’est la seule bande que je fais tous les ans, ce que j’aime bien c’est que toute la vieille ville soit réservée aux carnavaleux. Sinon je fais aussi un bal à l’arsenal de Gravelines, je le trouve sympa car pas trop trop bondé, c’est beaucoup plus vivable qu’au Kursaal 😉

  5. halala ché carnavaleux i sorte lu cletche!!!!!! t’avo l’air al ramasse su el derniere photo em file!! eh bé mi z’aute et j’tire min capieau a tin arportache ché tout bieau !!!
    bon tout ça pour dire j’aime ma région !!
    bravo Sonia merci pour cet article

  6. Trop sympa ton article Sonia.
    Même si je ne suis pas sûr que ça mon truc j’avoue que ça dégage une énorme dosse de bonne humeur.
    Un drôle d’expérience à vivre une fois… en spectateur. 😉

  7. merci sonia pour ce superbe article
    tout y est !! rien à ajouter

    et bien sûr, j’ai adoré la fin de l’article aussi pour son aspect philo que je partage

    et @Emma : ce sont des clichés et préjugés de dire que les Parisiens ne savent pas s’amuser (je sais que tu ne le penses pas), j’ai connu pas mal de Parisiens aussi, aussi déjantés que les gens du Nord et du Sud, pleins de vie !!!!

    Vive le Nord, Vive Paris, Vive le Sud, Vive la différence !!!!!!

    🙂

    faites de beaux rêves les filles

    • Merci les filles!
      On se voit à Bergues la grande Julie! Cool!
      Severine c’est quand tu veux, on t’attend!
      Sophies, cette année je me suis pris un vilain coup dans le nez au rigodon et mon manteau était couvert de sang…
      J’ai beau mettre du détachant ça part pas… pfff

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