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Les nuits d’été de Mario Fanfani

Dans Les nuits d’été, Mario Fanfani nous invite au cœur de la France provinciale des années 50, du côté de Metz. L’époque est aux « événements d’Algérie » ; la virilité militaire s’intensifie. Pendant ce temps-là, Michel (interprété par Guillaume de Tonquédec), un notaire sans histoire, se rend tous les week-ends dans sa résidence secondaire pour devenir Mylène, une bourgeoise bien élevée qui se plie bien volontiers à la bienséance.

Attention, ce billet contient des spoilers sur l’intrigue. À consulter à vos risques et périls !

Ce n’est pas ma guerre

Aux Épicéas, la maison de campagne de Michel, Mylène et Flavia se retrouvent régulièrement pour prendre le thé et papoter de choses et d’autres. Les deux amies, rescapé(e)s de la « drôle de guerre », ont cependant un sujet épineux : la guerre d’Algérie. Flavia est obsédé(e) par les événements malheureux de l’ex-département, tandis que Mylène fuit le débat, argumentant que les « femmes ne font pas la guerre ». Préjugé ! « Et les Amazones », questionne Flavia ? Les œillères de Mylène sont symptomatiques d’une époque où la classe politique préférait nier la réalité barbare du conflit.

Si Michel, alias Mylène, est loin d’être un exemple de courage, son épouse Hélène est d’une tout autre trempe. Loin de fermer les yeux sur les faits tragiques d’Alger, elle est réaliste et défie complètement les sphères politiques bien-pensantes. Dans l’une des scènes-clé du film, elle tient un discours renversant, larmoyant et complètement néfaste à la carrière de son mari, à l’occasion d’un dîner huppé en hommage aux soldats. Faisant fi de la bienséance avec une robe drôlement échancrée, elle se positionne envers et contre tous en choisissant d’être elle-même. Le parallèle peut être fait entre la guerre d’Algérie et le travestissement, tous les deux nourris par de nombreux non-dits et à ce titre, Hélène est remarquable de courage, là où son époux Michel est dans une perpétuelle fuite en avant.

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On l’oublie parfois mais le courage n’est pas toujours question d’action ; Les nuits d’été fait d’ailleurs l’apologie du pacifisme. Un jeune soldat déserteur, Quéméner (surnommé Chérubin par les travestis qu’il rencontre) est même un exemple de bravoure : qui est le plus méritant entre celui qui fusille l’algérien désarmé ou celui qui abandonne les armes d’un combat distinctement déséquilibré ? La réponse n’était pas évidente, au siècle dernier. Le travestissement peut lui-même être perçu comme un acte courageux et pacifiste, un geste de défiance d’une société de plus en plus conservatrice et rigide. Face à la virilité sauvage des affrontements, cultiver une part « féminine » et abandonner tout ce que l’homme a de plus violent est loin, très loin d’être l’acte le plus lâche qui soit, me semble-t-il.

De la différence à la diversité

Beaucoup de films du cinéma transgenre mettent en scène un travesti ou une transsexuelle unique, cultivant sa différence dans un monde où la diversité se fait rare. Dans Les nuits d’été, au contraire, nous sommes en présence d’une brochette de travestis. Au cours du film, les Épicéas deviennent la Villa Mimi, repaire de quelques transgenres à la recherche d’un espace où s’exprimer. Le réalisateur s’attache à mettre en lumière la diversité des identités. Michel, marié et hétérosexuel, devient Mylène, une bourgeoise « BCBG » et bien élevée qui a la fâcheuse tendance à renforcer l’inégalité des sexes, en définissant ce que doit faire et ne pas faire une femme. Jean-Marie, lui, est ouvertement homosexuel. Il devient Flavia et, au contraire de Mylène, il n’a aucun souci pour réparer le lavabo, clope au bec, vêtu de sa plus jolie jupe. Ce personnage est bien plus anticonformiste et « rebelle » face au pouvoir et à la bienséance ; l’une de ses premières répliques (à propose de Mylène) est d’ailleurs bien sentie : « elle commence sérieusement à me casser les bonbons, la bourgeoise ».

Chacun(e) représente une identité différente. Je pense à la Fée Clochette, c’est son petit nom, qui prouve que le rôle de diva n’est pas réservé à la minceur, une bouffée d’air frais dans un monde où l’on ne voit pas la beauté chez les femmes aux rondeurs généreuses. Il y a aussi Georg Schaeffer qui devient Yvonne dont on en connaît plus sur sa femme que sur lui-même. Pour Hermine (interprétée par Zazie de Paris), la « féminité » transcende le travestissement de loisir. De son propre aveu, elle n’est plus vraiment un homme.

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Les nuits d’été propose aussi une autre façon de considérer la famille dans une société aux valeurs patriarcales. Carriériste, Michel fait tout son possible pour que Mylène n’existe pas en dehors de sa maison de campagne. Pourtant, son épouse finit par découvrir le pot-au-rose sans que cela ne détruise sa vie d’homme, d’époux ou de père. Comme il le dit si bien, « cela fait quinze ans que personne ne s’en rend compte ». Son épouse Hélène l’accepte non sans difficulté, proposant une alternative familiale et étoffant la diversité du modèle du « bon foyer », même dans les années 50.

Dans la maison de la tolérance

La tolérance : le sujet est particulièrement en vogue par les temps qui courent et c’était déjà une préoccupation majeure de l’après-guerre. À croire que la question de la tolérance accompagnera l’Homme jusqu’au crépuscule. La liaison qui existe entre le travestissement et la Guerre d’Algérie n’est à ce propos pas anodine, rappelant s’il le faut que les luttes contre l’intolérance doivent converger. À cette époque, le racisme envers les arabes s’accroissait et l’une des scènes les plus frappantes le dénonce. Pour tout dire, c’est la femme de Michel qui met les pieds dans le plat. Pourtant, il ne trouve rien de mieux à reprocher à sa compagne que de lui avoir « fichu la honte », ne se rendant sans doute pas compte que l’intolérance peut frapper à toutes les portes, non pas seulement à celles des travestis.

D’ailleurs, il existe une véritable évolution à ce sujet sur l’ensemble du film, tant au niveau personnel qu’au niveau familial. Je m’explique. Lors des premières minutes, Mylène se réclame de la bourgeoisie conservatrice dans le rôle d’une femme bien à sa place qui n’a d’autre occupation que d’être belle et de se taire. Au contact d’autres profils, en l’occurrence les autres travestis qu’on retrouve aussi dans deux scènes de spectacle magistrales, sa vision de la femme évolue : à la fin, exit la perruque au brushing parfait et les robes sous les genoux bien rangées ; Mylène fait une playback d’opéra devant ses amies dans une robe au dos-nu qu’il jugeait trop « osée » sur les épaules de sa femme. Ensuite, tout est une question de secret qu’il cache avec beaucoup d’énergie et que son épouse découvre finalement. « Je n’ai jamais été aussi triste mais aussi soulagé », avoue-t-il, avant de partager un moment complice de maquillage avec Hélène. Michel passe du lourd secret à la singularité légère, de l’ombre à la lumière, du poids de la société à la tolérance salvatrice.

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Les erreurs du passé

Ne vous laissez pas surprendre par le format 4:3, les tenues délicieusement rétro et le mobilier d’époque. Les questions que soulèvent Les nuits d’été, pertinentes dans les années 50, ont une résonnance amplifiée de nos jours. Les valeurs de la « famille », le racisme, l’intolérance, la honte de se travestir… Qu’est-ce qui a changé, concrètement, aujourd’hui ? Je serais tenté de répondre que la vitesse de l’information permet de se constituer en communauté, mais le regroupement qui s’opère dans la Villa Mimi est pourtant remarquable, sans Minitel s’il vous plaît. Toujours est-il que le message pacifiste transmis par nos travestis de tout bord est une réponse courageuse contre les intolérances grandissantes. En d’autres termes et comme d’habitude, soyez vous-même.

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Bonjour ! Je suis Andromède, l'auteure de ce site Internet. Je suis également la fondatrice du e-commerce Travesti.fr - La boutique des travestis.

7 commentaires

  1. Pour l’avoir vu, je trouve que ce film parait assez léger, même anodin dans son histoire. N’importe quel travesti peut se reconnaître ! En même temps, assez profond, car il aborde avec subtilité le thème de la tolérance et j’ai bien aimé, Julien, comment tu l’as analysé. Et souligné aussi le degré d’actualité !
    Autre chose, en visionnant ce film, on peut se rendre compte qu’une femme préfère savoir que son homme se travesti plutôt que de croire qu’il la trompe. A réfléchir !
    Sinon, c’était vraiment sympa d’aller au cinéma voir ce film avec Jules en travesti, le seul dans la salle !

  2. J’ai beaucoup aimé ton style d’écriture et ton analyse sur cette critique.

    Et citons d’ailleurs un passage que j’aime bien :
    « Michel, marié et hétérosexuel, devient Mylène, une bourgeoise « BCBG » et bien élevée qui a la fâcheuse tendance à renforcer l’inégalité des sexes, en définissant ce que doit faire et ne pas faire une femme. »

    Qui rappelle ce que les travestis (mais évidemment les femmes et les hommes également) ne devrez surtout pas faire.

  3. Et oui ! je réagit sur ce sujet tardivement ! le film n’est arrivé que cette semaine dans les salles de notre petite province….. et risque de ne pas durer trés longtemps. Nous n’étions que deux dans la salle un samedi aprés midi.
    L’ambiance de ce film m’a bien plu, l’élégance des femmes dans les années 50, d’autant dans la bourgeoisie aisée. Certaines des travesties avaient également de bien jolies robes.
    Mais au delà de l’apparence, et sans avoir l’air de lancer des fleurs, je trouve l’ analyse de Julien trés pertinente. Je n’avais pas vue la robe dos nue de Mylène lors de son play back, et donc pas fait la relation avec une attitude plus tolérante de sa part. J’avais surtout remarqué la justesse de certaines descriptions du monde des travestis, comme le rejet de la pratique, puis le retour, notament, comme un moyen pour lâcher la pression aprés une dure semaine. Mylène revient de sa décision d’arreter de se travestir, aprés que sa femme ait fait un discours trés mal perçu auprés des notables de la bourgeoisie locale, ruinant alors ces ambitions en politique.
    J’ai aussi, évidement, adoré la femme de Mylène. Une femme qui par amour, reste dans l’ombre de son mari. Mais une femme, que j’ai perçu trés aimante avec beaucoup de classe. Une femme…. de cinéma, et qui fait donc réver. 🙂

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