The Rocky Horror Picture Show

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Dans cette nouvelle chronique des Classiques du cinéma transgenre, nous allons nous pencher sur le cas du Rocky Horror Picture Show. Un sujet à la fois complexe et épineux si vous voulez mon avis, à l’image de l’antagoniste du film : le docteur Frank-N-Furter, le travesti le plus hypnotique de la planète, qui a attiré mon attention sur cette œuvre unique en son genre. Vous ne connaissez pas encore ce phénomène singulier du septième art ? Alors je vous invite à découvrir le plus culte des midgnight movies !

 

The Rocky Horror Show

Au début des années 70, Richard O’Brien, alors à la recherche d’un emploi, entreprend l’écriture d’une comédie musicale insolite : They Came from Denton High qui deviendra, finalement, The Rocky Horror Show. Hommage à l’horreur de série B, mélangeant épouvante et science-fiction, traitant ouvertement de la sexualité débridée sur du rock’n’roll typiquement british, le succès du spectacle est au rendez-vous et le show s’exporte vers les Amériques, où il connaît un succès mitigé. Il peine à s’imposer à Broadway mais il est triomphal à Los Angeles.

C’est avec beaucoup de confiance que Jim Sharman (le réalisateur australien) et Richard O’Brien adaptent en 1975 la comédie en long-métrage, fatalement intitulé : The Rocky Horror Picture Show. Hélas, le film ne rencontre pas le succès escompté et malgré le million de dollars d’investissement, les recettes ne s’élèvent qu’à $450 000.

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I’m not much of a man, by the light of day, but by night I’m one hell of a lover

Comme les salles ne sont pas aussi remplies que l’auraient espéré les exploitants, le film devient par la force des choses un midnight movie, c’est-à-dire qu’il est diffusé tard le soir, aux côtés de films aux budgets restreints. Étrangement, les exploitants remarquent que ce sont souvent les mêmes spectateurs qui reviennent aux séances qui sont, au fil des nuits, de plus en plus vivantes : le public multiplie les gags (comme jeter du riz pendant la scène du mariage ou se protéger avec un journal pendant la séquence de la pluie) et nombreux sont les c(r)os(s)players à assister aux projections déguisé(e)s en Frank-N-Furter.

Cela dure depuis 1975 et le film est toujours projeté dans environ deux-cent salles aux États-Unis, trois salles en Angleterre… Et il a même sa projection, en France, tous les samedis au Studio Galande. The Sweet Transvestites est une association de Loi 1901 qui réunit tous les week-ends des amoureux du film. Ils jouent la comédie en même temps que le film est diffusé sur la toile du fond. Autant dire que The Rocky Horror Picture Show a su trouver son public avec une communauté très chaude de fervents fans.

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I can see the flag fly, I can see the rain

Mais revenons-en à nos moutons. The Rocky Horror Picture Show nous raconte l’histoire d’un jeune couple ingénu, Janet et Brad. En pleine nuit et par une pluie torrentielle, nos innocents tourtereaux vont se retrouver avec une crevaison sur les bras aux abords d’un célèbre château anglais : l’Oakley Court. En 1975, la téléphonie cellulaire n’était pas ce qu’elle est aujourd’hui, n’est-ce pas ; aussi Janet et Brad décident de demander l’assistance du propriétaire du château, ne serait-ce que pour un coup de fil.

À l’intérieur se tient une fête en l’honneur du docteur Frank-N-Furter qui, tel le docteur Frankenstein, apporte la touche finale à la création qui est la sienne : un humain. Les évènements s’enchaînent alors au rythme des chansons et rapidement, Janet et Brad se retrouvent non seulement pris au piège du château mais aussi de l’irrésistible attrait que provoque le docteur Frank-N-Furter.

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I’m just a sweet transvestite

S’il ne fallait retenir qu’un seul personnage de ce film, ce serait justement ce docteur Frank-N-Furter interprété par Tim Curry. Exigeant, sexuellement carnivore, méprisant, désirant, bisexuel, désirable, mégalo et travesti, il est un personnage au charisme frappant et au magnétisme animal. Son travestissement est précisément ce qui nous intéresse sur ce blog puisqu’il est à mille lieues de l’image habituelle véhiculée par le cinéma.

L’une des chansons les plus marquantes du film met en scène Frank chantant : «  Don’t dream it, be it ». C’est ce qu’il y a de remarquable, chez Frank-N-Furter : il a une prodigieuse capacité à s’assumer et à vivre de la façon qu’il le souhaite – au détriment de son entourage, certes ! – mais qui pourrait servir d’exemple à nombre d’entre nous. Frank-N-Furter n’a pas grand-chose de féminin, dans le fond. Non seulement il est l’incarnation même d’une image fantasmée de la femme – et non pas d’une femme… – avec son accoutrement tapageur (porte-jarretelles, bas résille, talons hauts, corset) et son maquillage ostentatoire, mais il est en plus d’une virilité assumée : il s’exprime d’une voix mâle, il se néglige l’aisselle et ses mimiques sont teintées de puissance.

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Dr X will build a creature

D’ailleurs, il faut savoir que Frank-N-Furter est littéralement ce que l’on pourrait appeler un obsédé sexuel. Et encore, l’écrire ainsi est un doux euphémisme, si vous voulez mon avis, puisqu’un terme plus approprié serait « une bête de sexe ». Vous l’aurez compris, Frank-N-Furter est à la fois inspiré de Dracula et du Dr. Frankenstein. Pour le premier, on le comprend dès l’entrée en scène de Frank, vêtu d’une longue et sinistre cape que le Prince des Ténèbres ne refuserait pas. Ce qu’il faut savoir, c’est que l’on considère souvent la morsure du vampire comme un acte érotique.

Pour le second, c’est beaucoup plus explicite puisqu’à l’instar de Frankenstein, Frank-N-Furter met sur pied une créature. Mais celle de The Rocky Horror Picture Show n’a rien d’immonde, puisqu’il s’agit d’un magnifique blond, bien musclé, bien bronzé, dont le sens de la vie est de faire « du bien » à Frank, comme le chante ce dernier : « and he’s good for relieving my… tension ».

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I feel released, bad times deceased

Si je vous décris cette expression sexuelle qui caractérise le docteur Frank-N-Furter, c’est que le travestissement et la sexualité se confondent clairement dans The Rocky Horror Picture Show. Prenons le cas de Janet et Brad. L’un et l’autre vont découvrir les plaisirs de la chair, au cours de cette nuit de folie. Pour la première, c’est une véritable addiction qui se dessine, après avoir goûté au fruit défendu. Pour Brad, en revanche, c’est à la fois plus mesuré et plus subtil. On le retrouve dans le bouquet final en bas résille, lui aussi, en talons et tout le tralala. Même s’il a des doutes sur ce qu’il fait, il se sent extrêmement sexy. Même combat, pour le Dr. Scott qui, lorsqu’il découvre ses jambes couvertes de bas résille, est fasciné par celles-ci, comme si il ne les reconnaissait pas.

Mais le travestissement se confond également avec la liberté. C’est assez étonnant, d’ailleurs, puisqu’en dehors de la mythique séquence de la chanson « Sweet Transvetite », les personnages n’évoquent jamais le travestissement. Cela brise beaucoup de tabous, finalement, pour le docteur Frank-N-Furter qui vit de la sorte sans que cela ne paraisse extraordinaire. Est-il un homme, est-il une femme ? Les paroles « I’m just a sweet transvestite, from Transsexual, Transylvania » ajoutent un peu d’ambiguïté. Quoi qu’il en soit, il est lui-même, et c’est déjà beaucoup.

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Don’t judge a book by its cover

Cette ambiguïté se retrouve tout au long du film. À la base, son genre-même est ambigu. Les questions de genre ne sont pas complexes que lorsqu’il s’agit de transidentité, voyez-vous. Car définir The Rocky Horror Picture Show est extrêmement compliqué. Le film se réclame du cinéma d’horreur, et il y a de ça, c’est vrai. Mais c’est aussi, entre autres, une comédie musicale, un film de science-fiction, une parodie et un hommage aux séries B saupoudré de postmodernisme. Cette ambiguïté se retrouve également à de nombreuses reprises, comme cette séquence du repas où la table est élégamment dressée et où Frank, le maître de maison, se charge de découper le beau rôti… à l’aide d’un pauvre couteau électrique.

Finalement, l’ensemble de l’œuvre joue sur plusieurs tableaux : il n’est pas de genre défini comme le prouve le travestissement, il n’est pas d’orientation sexuelle définie comme en attestent les diverses frasques du maître. Il est même difficile de classifier le film dans un genre précis. Mais cette ambiguïté n’est pas que vaguement perceptible, elle est carrément mise en avant, ce qui fait réfléchir, finalement : est-ce que la liberté est un moteur au décloisonnement ? Il semblerait, en contemplant la dernière séquence du film, qui est absolument magistrale, si je puis me permettre de donner un avis.

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13 commentaires

  1. J’ai du revenir en arrière 2/3 fois pour vérifier que je ne lisais pas une chronique de Télérama.
    Très bel article. Du journalisme total comme dirait l’autre.

    Bravo.

  2. Très bel article, je suis justement en train de me faire un cycle ciné transgenre, et Rocky Horror est le prochain sur la liste… Cet artcile me conforte dans mon choix, et tu retranscris très bien l’esprit du film… avec en plus un côté documentaire sur les phénomènes autour du film, bravo Emilie, on veut plus d’articles comme ceux-la !

    De plus, la réflexion finale sur la liberté me rappelle une conversation que nous avons eue sur le topic “j’aimerai juste être moi-même” 😉 Je ne peut qu’être d’accord !

  3. […] Lola est un drag queen extravagant (et extraverti !) qui a pour maître mot « sexy ». Son maquillage, la hauteur de ses talons, le vernis de ses cuissardes ou la relative longueur de ses jupes sont pour le moins provocateurs. Sa démarche elle-même et ses chansons nous transportent dans un univers érotique à la limite du fétichisme. Il n’y transparaît pourtant aucune vulgarité, simplement une sensation de liberté absolue et de relâchement des mœurs, telle qu’on pourrait les ressentir face à l’illustre Frank-N-Furter. […]

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