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Tootsie

Nous aimerions vous présenter de célèbres représentants du cinéma transgenre. Pour commencer notre cinémathèque du troisième sexe, nous avons sélectionné un classique parmi les classiques, à savoir le célèbre Tootsie. Il est fort probable que les moins de vingt ans n’aient jamais eu vent de ce film, c’est pourquoi nous avons décidé de ressortir les Super 8 du placard à l’occasion du récent entretien de Dustin Hoffman.

 
1982 est une belle année de cinéma. Alors que Steven Spielberg donne naissance à l’adorable E.T. l’extra-terrestre, Sydney Pollack dresse un portrait tout aussi atypique, bien que plus réaliste : celui de Tootsie. Cette comédie met en scène Michael Dorsey (interprété par Dustin Hoffman), un acteur de New York à la recherche d’un rôle pour financer le spectacle de son colocataire. Hélas, son talent n’a d’égal que son égo et tout le « milieu » l’évite très soigneusement…

Dorothy – Tootsie – Michaels

C’est alors que naît Dorothy Michaels. Au chômage et refusé sur chaque casting, Michael décide de tenter sa chance en passant le casting d’un soap opera… Au détail près que le rôle convoité est celui d’Emily Kimberly, l’administratrice de l’hôpital Southwest General ! Rien qui puisse décourager Michael qui devient Dorothy grâce à quelques coups de pinceaux et une perruque top moumoute, l’une des comédiennes les plus adulées des États-Unis !

Notre travesti s’embarque alors dans une aventure semée d’embuches. Le scénario est ficelé de sorte que Michael ne peut décemment pas dévoiler sa double-identité, ce qui devient de plus en plus difficile à gérer tant son personnage devient populaire à la télévision. Même si l’histoire est peu « crédible » dans la vie réelle, la comédie offre un tas de séquences truffées d’humour et on s’attache énormément à cette grande dame qu’est Dorothy.

Le moins que l’on puisse écrire est que Michael dégage une aura incroyable quand il devient Dorothy. Il est méconnaissable, métamorphosé et doté d’un charisme qu’on ne lui connait pas forcément sous ses traits masculins. C’est un peu le lot de tous les travestis qui sont fatalement plus souriants en jupette qu’en bermuda. Quoi qu’il en soit, il faut reconnaître un vrai talent aux maquilleurs du film qui font un travail extraordinaire de transformation. Les stylistes ont bien travaillé le look de Dorothy et ont su mettre en lumière la féminité cachée de Dustin Hoffman. Mais une très grande partie du mérite lui revient puisqu’en tant qu’excellent comédien, il donne vie à Dorothy comme personne ne saurait le faire : la gestuelle est juste, le timbre de la voix est magnifique et l’acteur ne surjoue jamais la féminité ! Il est un bel exemple à suivre pour les travestis de tous bords, si vous voulez mon avis, et cela confirme une fois de plus ce que je pense : être un bon comédien est un réel bonus pour être un bon travesti.

Tootsie
Michael Dorsey devient Dorothy Michaels pour interpréter le rôle d’Emily Kimberly.

Comédie ou mélodrame ?

Tootsie ne se contente pas de mettre en scène la vie d’un comédien travesti « malgré lui. » Il se permet également d’ouvrir le débat sur deux sujets plus ou moins sensibles.

Il critique premièrement le système de fonctionnement des soap operas dont les postulants sont extrêmement mal considérés, où le physique prime sur le talent de comédien et où les acteurs trop gourmands en rémunération voient leurs personnages disparaître de la série. Emily Kimberly (alias Dorothy Michaels alias Michael Dorsey alias Dustin Hoffman…) est à ce titre un personnage exceptionnel dans l’univers des feuilletons puisqu’elle représente l’anti-héroïne par excellence : pas particulièrement sexy, Emily n’est pas seulement un bout de viande sur escarpins dont la plus grande qualité est d’être la maîtresse du protagoniste ; elle impose son caractère, impose ses idées et se bat contre la pensée unique du réalisateur tout-puissant.

Mais Tootsie est surtout remarquable par la critique qu’il adresse à la société machiste des années 80. Ce qu’il faut retenir de cette histoire, ce n’est pas forcément la question du travestissement, mais plutôt la manière dont Michael prend conscience de l’inégalité des sexes au travers des yeux d’une femme. C’est de cette « lutte » qu’est d’ailleurs titré le film : Ron (Dabney Coleman), le réalisateur du soap, appelle les acteurs par leurs prénoms, mais il ne peut pas s’empêcher d’employer des petits noms pour les actrices ! Tootsie (qu’on peut traduire par « ma poupée » en anglais) est le surnom qu’il choisit pour Dorothy qui trouve cela on-ne-peut-plus dégradant.

Tootsie
Emily Kimberly est un personnage rare dans le monde des soap operas

Le travestissement et les non-dits

Bien que la tendance des mœurs était au relâchement dans les années 80, le travestissement restait un tabou et rares sont les œuvres décrivant un travesti « spontané ». Comme Madame Doubtfire après lui (par exemple), Michael Dorsey ne se travestit pas par « envie » ni par « choix » mais par obligation ! C’est sans doute plus pratique à assumer par le réalisateur et moralement plus acceptable pour le public. Sans compter que si Michael était un travesti assumé qui vit parfaitement bien sa double-identité, tout l’aspect comique perdrait son relief, notamment la mythique séquence où le sympathique mais néanmoins rustique Les (Charles Durning) lui demande sa main.

Il n’empêche que le travestissement est abordé d’un œil étonnamment expert avec des problématiques soulevées que tous les travestis connaissent. Je pense notamment aux scènes concernant le passing, où Dorothy explique que ses tartines de maquillage ne font que couvrir… un problème de moustache ! Le réalisateur aborde également la question de la garde-robe qui coûte trop, beaucoup trop d’argent au pauvre Michael qui soigne beaucoup plus l’apparence de Dorothy que sa propre toilette. Une scène m’a également particulièrement marqué : c’est celle où Michael est pris d’une pulsion incontrôlable, pendant que son amie Sandy (Teri Garr) se douche. À ce moment précis du film, ce dernier est comme « possédé » par la robe de son amie posée sur son lit et il se déshabille hâtivement pour tester cette dernière. Pour un travesti qui ne sort sa perruque que par obligation, c’est quand même très compulsif, n’est-ce pas ?

On se demande alors : le réalisateur du film (ou le scénariste qui sait) était-il un habitué du travestissement ? Sa vision de l’activité me semble tellement juste et loin des clichés habituellement colportés par ce genre de films, que la question se pose légitimement. Pourtant, aucun film de son œuvre ou élément biographique ne confirme une obsession pour les travestis et comme Sydney Pollack n’est, hélas, plus de ce monde, on n’aura sans doute jamais de réponse à ce sujet. Il se peut tout simplement qu’il se soit extrêmement bien documenté en concevant Tootsie, ce qui reste la marque des grands réalisateurs.

Tootsie
La préparation de Dorothy est minutieuse : rasage, maquillage, coiffure de la perruque… Pour parfaire  le passing, Michael porte même un dentier !

Le sujet en vogue de 1982

Je conseille fortement aux jeunes travestis de jeter un œil à Tootsie, qui reste un grand classique de la comédie Hollywoodienne, malgré son âge. Si les problématiques soulevées peuvent sembler complexes (l’égalité des sexes, le travestissement…), leur traitement est si léger que Tootsie a sans doute contribué à désamorcer quelques tabous chez les travestis des années 80. Ils n’avaient pas Internet, ne l’oublions pas, pour s’épanouir et se documenter.

Pour l’anecdote, en 1982, Tootsie faisait partie des nommés pour le César du meilleur film étranger. Finalement, c’est un autre long-métrage consacré au travestissement qui l’emporte : Victoria Victor. Dans cette comédie, la chanteuse Victoria Grant ne trouve pas de contrat et est contrainte à se faire passer pour un homme travesti afin de décrocher un rôle dans cabaret parisien. Comme quoi, c’était l’année ou jamais pour nombre d’entre nous de faire leur coming out !

Tootsie
Michael est si convaincant dans le rôle de Dorothy qu’il n’est pas étonnant que Dorothy soit si populaire dans le rôle d’Emily !

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Andromèdehttps://travesti.fr
Bonjour ! Je suis Andromède, l'auteure de ce site Internet. Je suis également la fondatrice du e-commerce Travesti.fr - La boutique des travestis.

14 commentaires

  1. Intéressante approche du film.
    C’est marrant, je n’ai jamais réussi à percevoir ce film autrement que comme une comédie (Et c’est de mon époque). J’ai été sensible à des films comme Adieu ma concubine ou M Butterfly. Mais ce genre de film, non.
    A noter quand même qu’il a été au top 100 de l’American Film Institute (n°62) établi en 1998 (Merci Wikipédia). C’est tout de même une belle prestation d’acteur.

    • C’est un scandale, le Dracula de 92 n’est pas dans cette liste ! ^_^

      Plus sérieusement, oui, c’est une comédie et il n’y a pas de raison de le percevoir autrement. Heureusement, d’ailleurs, sinon le contrat de lecture serait difficile à faire passer au public, je pense. Des scènes comme la nuit passée auprès de Julie sont invraisemblables… 🙂

  2. Tootsie, était un film méconnu pour moi!
    Je trouve qu’il surpasse le film madame Doubtfire .
    le scénario est vraiment bien écrit et il mérite largement d’être plus connue car c’est vraiment une excellente comédie! Merci de m’avoir fait découvrir ce film .

  3. […] Chouchou est admirable car il s’assume pleinement en tant que travesti. D’autres films (comme Tootsie dont nous avons discuté précédemment) donnent vie à des personnages qui arrivent à se faire […]

  4. Je suis bluffée par la qualité de ton article, j’adore! Je me permets une sugestion pour la prochaine fiche, le fondamental “stonewall” de 1995 qui étonamment est peu connu en France. Grosses bises. Sabine.

  5. Revu la semaine dernière, la scène finale est énorme!
    (et qu’on ne mentionne plus “Mrs Doubtfire”, “Tootsie” le précède de 10 ans et avec une flopée d’Oscars (on commence à l’oublier mais Sydney Pollack c’était pas n’importe qui!)

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